Tout d’abord une énorme photographie. On y voit un Nicolas Sarkozy, tout sourire, un bras sur l’épaule de son fils Louis, le second sur celui du Président algérien Abdelaziz Bouteflika. Sarkozy domine d’une tête ses deux acolytes, se penchant d’un air protecteur sur ses deux interlocuteurs. Cette image représente à merveille le fond de l’article : la famille et la politique. Le people et le chef d’Etat.
Un chapeau d’une dizaine de lignes. Le premier paragraphe revient sur les précédentes vacances de Nicolas Sarkozy, souvenez-vous l’été dernier à Wolfeboro. Pas question pour le journaliste du JDD de revenir sur les différentes polémiques, sur les vacances de star, sur le tournant donné à la politique internationale française dans un alignement atlantiste. Non, Olivier Jay préfère y voir une “réconciliation internationale” et des vacances pour “recoller les morceaux avec Washington“. Jacques Chirac n’entrainant pas la France dans la guerre en Irak doit se retourner dans sa tombe de retraité. Le second paragraphe de ce chapeau dresse le portrait d’un surhomme sacrifiant ses pauvres vacances pour se rendre à Pekin : Nicolas Sarkozy a “quitté la torpeur du Cap Négre” pour passer en Chine “treize heures sur place après de longues tractations et une pression maximale“.
Quatre parties dans cet article. On commence par Louis Sarkozy, il est vrai que c’est le plus important dans la visite d’un chef d’Etat à l’étranger. Un quart de l’article sur le fils du Président de la République dans un article supposé politique, on croit rêver. Tout y passe dans la description du petit Louis : “un petit garçon à lunettes, T-shirt et baskets” qui ensuite porte “un blazer bleu marine” mais qui dans l’avion de retour “a remis un sweat-shirt“. Passionnant. Tout est bon dans le ridicule : du “Loulou est fatigué” au “fromage blanc” mangé dans l’avion en passant par le “il vient de retrouver son papa“. Tout y passe : les vêtements, les surnoms, la familiarité, les repas. Du pur sentimentalisme, un long paragraphe pour que le lecteur croit que le fils de Nicolas Sarkozy (donc Nicolas Sarkozy lui-même) est un Français comme les autres. Du sentimentalisme, de la familiarité pour s’attacher, pour accrocher le lecteur. Un journaliste de Gala serait aussi mauvais et grossier.
La seconde partie de l’article nous emmène dans les coulisses de ce voyage. Vous voulez de l’anecdote, vous souhaitez remplir les lignes de votre article de détails sans intérêt, le JDD vous satisfait : du député Bernard Debré qui “brandit l’édition chinoise de son ouvrage Tout savoir sur la prostate et l’offre à Raffarin” en passant par une phrase sur la présidence du Sénat, totalement hors-sujet. Mais une phrase provoque l’hilarité quand Olivier Jay énumère les personnes présentes dans l’avion présidentiel : “Et, bien sûr, le conseiller diplomatique, le très Quay d’Orsay Jean-Daniel Levitte“. Problème, Jean-Daniel Levitte n’était pas à bord de l’avion présidentiel, Jean-David Levitte lui était présent. Difficile de prendre au sérieux un article qui se trompe sur le prénom des conseillers du Président. A croire que les relecteurs du Journal du Dimanche sont tous en vacances. Ou bien que personne ne s’intéresse véritable à la politique dans cet hebdomadaire.
Troisième partie. Cette fois, le journaliste laisse la parole aux sportifs retraités constituant la cour du Roi Sarkozy. Sophie Dion, Alain Mimoun, Marielle Goitschel, Bernard Hinault. Et aux sportifs représentants la France à ces Jeux Olympiques. Forcément, tous dans le JDD dressent des lauriers à Nicolas Sarkozy. Nicolas Sarkozy, l’ami des sportifs, qui embrasse, qui tutoie, qui parle de Carla. Une phrase de Nicolas Sarkozy rapportée : “Le sport, c’est ma passion“. Quel poète ce président. Imaginerait-on un Président de la République se rendant à un évènement sportif dire : “La musique, c’est ma passion” ? Le Journal du Dimanche n’a-t-il donc rien de plus passionnant à écrire qui sorte de la bouche de Sarkozy ?
Enfin, la suite et fin de l’article revient sur les questions des droits de l’homme. Mais plutôt que de parler de la liberté d’expression, des prisonniers politiques, l’article ne s’axe qu’autour du Dalaï Lama. Et la sentance est irrévocable pour donner raison à Nicolas Sarkozy : “Personne ne doit en douter. Le dalaï-lama a voulu aussi ces JO à Pékin“. Pas de rencontre entre le religieux et le président français ? C’est le dalaï lama qui “ne veut pas d’une rencontre“. Circulez, il n’y a rien à voir. Les critiques de l’opposition sur la présence de Nicolas Sarkozy en Chine ? Pas un mot dans cet article, l’opposition française dans le JDD est aussi inexistante que les dissidents chinois dans leur pays. L’absence d’Angela Merkel, la chancelière allemande ? Surtout, n’abordons pas le sujet, il pourrait fâcher le sarkozysme. Ah si, ne soyons pas de mauvaise foi, Robert Ménard (le président de Reporters sans Frontières) est cité. Ce qu’il pense, ce qu’il revendique, on ne le saura jamais dans cet article, le journaliste préfère rapporter les paroles de Nicolas Sarkozy : “Je contribue plus à l’avancée des droits de l’homme que M. Ménard qui me traite de lâche“. On appréciera le professionnalisme d’Olivier Jay qui aime la confrontation des idées.
Mais si l’on devait y trouver une seule critique du sarkozysme sous la plume d’Olivier Jay, c’est Roselyne Bachelot qui en fait les frais, “la ministre de la Santé et des Sports, enrobée dans le T-shirt officiel de l’équipe de France, immaculée“. Enrobée. Immaculée. Enrobée, très class, très élogieux, on imagine Bachelot pas vraiment à son avantage. Immaculée, je n’ai pas compris. Et l’article se termine en nous informant que Nicolas Sarkozy aurait “préféré rester en vacances“. Point final. Magnifique chute pour la presse française. Le Figaro apparaît à côté du Journal du Dimanche comme un dangereux journal d’opposition. Mais si vous n’avez pas eu assez de propagande sarkozyste, vous pouvez également lire l’encart du dessous, une nouvelle hagiographie de Sarkozy signée Olivier Jay. Encore du people : Nicolas Sarkozy “écoutait le dernier album de son épouse“. Puis des informations capitales sur la famille Bruni-Tedeschi ou bien sur les méduses autour de la villégiature. Voila pour la première partie. La seconde parle de “la mort du petit Valentin” qui a “bouleversé” Nicolas Sarkozy, un mort quand il est petit et nommé par son prénom faisant forcément plus pleurer dans les chaumières. Et l’on termine par Nicolas Sarkozy “concentré sur la crise en Ossétie“. Qu’il s’en moque eut été étonnant, non ?
Olivier Jay, en plus d’exercer le métier de journaliste politique pour le Journal du Dimanche, est également directeur délégué de la rédaction de l’hebdomadaire. Rappelons également que le journal est la propriété du groupe Lagardère, goupe dirigé par Arnaud Lagardère, le frère de Nicolas Sarkozy. Ce même Arnaud Lagardère auteur de cette phrase : “C’est quoi l’indépendance en matière de presse ? Du pipeau. Avant de savoir s’ils sont indépendants, les journalistes feraient mieux de savoir si leur journal est pérenne“. Olivier Jay semble avoir pleinement intègrer cette remarque.



